Handicap : le Nord-Kivu fonctionne encore “à l’âge de pierre”, selon les experts

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À Goma, la Journée internationale des personnes handicapées n’a pas été célébrée par des discours creux. L’Union des Kinésithérapeutes du Congo (UKC), section Nord-Kivu, a choisi d’en faire un moment de formation, d’interpellation et de vérité. Au centre pour handicapés UMOJA, où se tenu un atelier rassemblant une trentaine de participants, les intervenants ont dressé un état des lieux sans détour : manque criant de professionnels, retard technologique, accessibilité insuffisante, méconnaissance profonde de la loi censée protéger les personnes vivant avec handicap.

Le thème de la journée : « L’inclusion et l’autonomie des personnes handicapées par l’implication de la kinésithérapie pour une bonne qualité de vie » a servi de fil rouge pour revisiter l’ensemble des défis que connaît la province, mais aussi les pistes concrètes qui pourraient améliorer la prise en charge.

Un besoin massif en réadaptation face à une offre qui s’essouffle

Le Dr MURHABAZI Justin, inspecteur attaché à la Division Provinciale de la Santé du Nord-Kivu, n’a pas cherché à arrondir les angles. Selon lui, une personne sur trois nécessite, au cours de sa vie, un accompagnement en rééducation. Mais dans la province, l’offre ne suit pas. Rutshuru, Masisi, Nyiragongo et de la ville de Goma elle-même compteraient autour de 350 kinés formés. Pourtant, lorsqu’on observe les centres de santé, ils ne disposent souvent que d’un ou deux praticiens, parfois aucun.

Cette pénurie se répercute immédiatement sur les patients : retards de prise en charge, aggravation des séquelles, perte d’autonomie, exclusion économique. « Le besoin est énorme », répète le Dr MURHABAZI, invitant les jeunes à s’engager davantage dans des études de kinésithérapie pour freiner la progression du handicap dans la région.

La qualité des soins mise à l’épreuve

L’un des points les plus appuyés de la journée concerne la qualité des services rendus. Le Dr MURHABAZI rappelle que la kinésithérapie n’est pas un simple ensemble de gestes répétés mécaniquement, mais une discipline fondée sur l’évaluation, la précision technique et le suivi méthodique.

Il détaille trois dimensions essentielles :

  • Technique : une prise en charge efficace passe par des connaissances solides et des outils adaptés. Traiter uniquement les symptômes, comme cela se produit encore trop souvent, réduit l’efficacité et peut conduire à des complications.
  • Organisationnelle : la réadaptation devrait se trouver au plus près des ménages, idéalement à moins d’une demi-heure de marche. Aujourd’hui, cette accessibilité reste théorique.
  • Relationnelle et éducative : le dialogue avec le patient est rare, lacunaire, parfois absent. Certains ne savent pas combien de temps durera leur traitement ni ce qu’ils doivent en attendre, ce qui les pousse vers des solutions alternatives non encadrées.

Le Docteur insiste sur un principe de base : « Pas de kiné sans évaluation fonctionnelle ». Une évaluation rigoureuse doit durer près d’une heure, intégrer des tests validés (marche, équilibre, force musculaire), et se poursuivre dans le cadre réel du patient : à domicile, à l’école, au travail.

Un retard technologique inquiétant

Cet atelier a également mis en lumière la fracture technologique qui sépare la région des standards actuels de la réadaptation. Alors qu’ailleurs se généralisent la télérééducation, la réalité virtuelle, les exosquelettes ou les prothèses imprimées en 3D, ces innovations restent quasi inexistantes dans les pratiques locales.

Le constat est sévère : la province fonctionne encore « comme à l’âge de la pierre » dans certains domaines. Pour sortir de cette inertie, le Dr MURHABAZI plaide pour une collaboration accrue entre kinés, psychologues, orthoprothésistes et assistants sociaux, autour de dossiers numériques partagés. « Travailler seul dans un cabinet, c’est s’enfermer », dit-il. La réadaptation moderne est, par nature, interdisciplinaire.

Une loi organique trop peu connue : un autre handicap

Une autre partie de l’atelier a été consacrée à la Loi Organique n° 022/003, adoptée en 2022 pour protéger les droits des personnes handicapées. Bienvenu KIKUNI, activiste et défenseur de ces droits des personnes handicapées, a rappelé que cette loi de 53 articles constitue un acquis important, fruit d’un long plaidoyer.

Pourtant, sa portée reste limitée faute de vulgarisation. Beaucoup ignorent son existence, y compris parmi les premiers concernés. Le manque de statistiques fiables sur les personnes handicapées en RDC complique, lui aussi, la représentation et les revendications pour l’application des quotas prévus.

Des sanctions pénales sous-utilisées

La loi prévoit des peines sévères pour dissuader les abus :

  • Exploitation économique ou mendicité forcée : 3 à 6 mois de servitude pénale et amendes lourdes ;
  • Discrimination professionnelle : sanctions allant jusqu’à 1 million de francs congolais ;
  • Spoliation ou exclusion héritaire : jusqu’à 5 ans de servitude pénale ;
  • Abus de vulnérabilité, même par la personne handicapée elle-même, lorsque la loi est instrumentalisée.

Mais faute de diffusion et de moyens, ces dispositions restent rarement appliquées.

Changer les mentalités : une priorité pour l’UKC

Pour le président provincial de l’UKC, Jules MAKUTA, la transformation doit d’abord passer par le regard que porte la société sur les personnes vivant avec handicap. Il appelle à davantage de respect, de confiance et de considération.

L’UKC s’engage à intensifier les sensibilisations dans les structures sanitaires et dans les quartiers, afin de rappeler aux personnes concernées qu’elles ont un rôle social et professionnel à jouer, et que les kinés s’efforceront de les accompagner « avec respect et humanité ».

Des défis structurels persistants

Les échanges au centre pour handicapés UMOJA ont également mis en évidence un obstacle majeur : le décalage entre la loi et la réalité du terrain. L’accès à la justice demeure souvent conditionné par les moyens financiers, ce qui freine les plaintes. Toutefois, les participants ont rappelé que le Ministère Public reste un recours possible pour les plus vulnérables, et que plusieurs organisations disposent de conseillers juridiques capables d’accompagner les dossiers.

Le manque de financement pour la vulgarisation de la loi constitue un frein réel. Les activistes sont invités à s’appuyer davantage sur les cercles communautaires (familles, églises, écoles, radios locales) pour contourner cette limite.

Des objectifs concrets pour l’année prochaine

Pour la prochaine Journée internationale des personnes handicapées, l’inspecteur Docteur MURHABAZI recommande de fixer des indicateurs précis : nombre de patients accompagnés, progrès en mobilité, autonomie dans les activités quotidiennes, participation économique et sociale.

Il propose également une mesure forte : intégrer au moins trois kinés dans trois centres de santé de la zone de Nyiragongo d’ici l’année prochaine, afin de démontrer concrètement l’impact de la présence d’un kinésithérapeute au niveau local.

L’idée d’un classement annuel des « meilleurs partenaires » de l’UKC, basé sur les résultats mesurables, a été avancée pour encourager une dynamique positive.

Si les soins sont adaptés, personnalisés et coordonnés, ils peuvent ouvrir la voie à une inclusion réelle des personnes handicapées. Mais cela exige des réformes profondes : modernisation technique, travail d’équipe, formation continue, proximité des services et surtout mise en application effective de la loi.

L’atelier aura eu le mérite de rappeler que l’autonomie des personnes vivant avec handicap ne relève ni de la charité ni de la théorie, mais d’une organisation structurée, d’un cadre juridique appliqué et d’un engagement constant des professionnels comme des institutions.


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